Le groupe Ndima, plus que de la musique !

Le groupe Ndima au Rudolstadt Festival (Allemagne)Du 28 juin au 16 juillet 2016, le groupe Ndima, formé des musiciens Aka, un peuple autochtone du Congo-Brazzaville, a effectué une tournée en Europe. Pour cette nouvelle tournée, deux pays ont été visités : la France et l’Allemagne. Partout, le groupe a offert un spectacle de qualité aux nombreux spectateurs. La merveilleuse aventure de ce groupe, rendue possible grâce à un homme, dure depuis 2003.

Dans une configuration nouvelle, cinq musiciens, trois hommes et deux femmes, sur scène, le groupe est resté fidèle à sa démarche artistique, celle de faire connaître la culture de ce peuple de la forêt. En effet, voir les Aka sur scène n’est pas qu’un simple spectacle de musique, de chant et de danse. C’est plus profond que cela, c’est un voyage dans l’univers des Aka. Chaque chanson décrit un moment particulier de la vie sociale de ce peuple de la forêt (naissance, décès, chasse, berceuse…). Tel un voyeur caché dans les feuillages, le spectateur, pendant une heure, regarde et ne rate rien de ce qu’il voit. Il n’est plus à Paris, assis confortablement dans son fauteuil, mais dans la forêt équatoriale. Il est transporté par les voix, le son des tambours et découvre émerveillé le mbela, un arc musical qui sert aussi à la chasse. Ce peuple entretien une relation avec la nature à travers la forêt, source de toute existence. Marginalisés par les Bantu avec qui ils cohabitent, les Aka trouvent dans la musique le canal d’expression idéal, et bien que ne comprenant aucun mot, les spectateurs sont touchés par l’émotion que véhiculent les chansons.

Les musiciens Aka ont tour à tour joué au Festival du film ethnographique du Loudunais, à Mandapa, au Musée Dapper (France) et au Rudolstadt Festival (Allemagne). Ils ont aussi animé des stages de chants polyphoniques, percussions des Pygmées Aka et technique de jeu de l’arc musical au Centre de Danse Chrysogone Diangouaya et au Musée Dapper.

Celui grâce à qui tout a commencé

Groupe Ndima - Sorel Eta, le manager, à l'origine du projetCette reconnaissance est le fruit du travail et de la passion d’un homme : Sorel Eta, le manager du groupe. Un homme qui, à la surprise et surtout à la raillerie de tous, a décidé un jour de consacrer sa vie à promouvoir la culture des Aka, un des peuples que l’on identifie par le terme générique de Pygmées. “J’aime faire les choses différemment des autres. Au départ, je voulais faire un film documentaire ethnologique et je suis arrivé à quelque chose de nettement meilleur que ce que j’avais prévu” explique l’ethnologue Congolais. Cette belle aventure débute en 1996, lorsque Sorel Eta, Bac en poche, renonce à l’université, se retrouve ouvrier forestier à Impfondo au Nord du Congo. Sur place, il découvre la vie des Aka. Fasciné, il décide de passer du temps avec eux, de vivre comme eux dans leur environnement, loin du confort que la vie en ville lui conférait. Il renonce à son travail pour devenir “ethnologue de la forêt”.

Le Bantu tombe sous le charme de la culture Aka notamment la musique et, en 2003, il crée un groupe de musique appelé Ndima (“la forêt” en langue Aka). Une reconnaissance à cette forêt qui “leur fournit du gibier et des plantes pour se nourrir, se soigner, conquérir un conjoint et confectionner tous les objets nécessaires à la chasse, à la cuisine, à la récolte du miel…” peut-on lire sur la présentation du troisième album, “Makingo Ma Ndima (Les Voix de la Forêt en Aka), qui vient de sortir. Mais avant celui-ci, deux autres étaient sortis avant dont le premier, “Moaka Na Ndima” (L’homme et la Forêt en Aka) sorti peu de temps après la création du groupe. Cet album, réalisé avec le soutien de l’UNESCO et du gouvernement Japonais, permet non seulement au public de découvrir la musique des Aka mais aussi à Sorel Eta de se rendre compte des limites de ses connaissances. En effet, incapable d’expliquer certains aspects de son travail, il décide de se former afin d’être à la hauteur de sa tâche. Travailler avec les autochtones lui a permis de trouver sa voie. Ainsi, il a pu bénéficier, avec le concours de l’ambassade de France à Brazzaville, en 2013, d’un stage d’un mois en ethnomusicologie au CNRS sous la direction du Professeur Simha Arom. Ces différents contacts avec le sommet de l’ethnomusicologie ouvrent au groupe les portes des scènes internationales. Tous ou presque veulent voir de près ce groupe. De 2012 à aujourd’hui, Ndima a effectué six tournées internationales, leurs chants polyphoniques contrapuntiques avec yodle ont conquis tous les pays où ils ont été entendus, France, Allemagne, Italie, Belgique, Suisse, Norvège, Autriche, Pologne, Pays-Bas, Italie, Guyane, Malaisie et Indonésie.

Treize ans après, le groupe est toujours là, parcours le monde et vient de mettre sur le marché un troisième album qui reprend quelques chansons des deux premiers (Ba Passi Ba Baaka, Bokila ou Mbela) ainsi que des nouveautés. Ce qui est un authentique exploit quand on sait peu de groupes n’arrivent pas à tenir aussi longtemps. La configuration du groupe a aussi évolué en même temps que son manager, qui aujourd’hui est devenu ethnologue. Quelques membres de la première heure sont encore là mais dans l’ensemble, le groupe a réussi à se renouveler au fil des années.

Le groupe Ndima au Musée Dapper (Paris)Seulement, l’on ne peut pas gérer un groupe pendant toutes ces années sans rencontrer des difficultés et sans subir des critiques de toutes sortes. Ca aurait été trop beau et trop parfait ! Déjà, l’environnement dans lequel travaille Sorel Eta ne favorise pas et n’accompagne pas la culture. Il est vrai que ce n’est pas facile de travailler dans la culture dans un pays qui n’accorde pas trop d’importance à la culture. D’un autre côté, il est aussi l’objet de toutes les critiques, infondées le plus souvent, sur le fait qu’il exploiterait les musiciens Aka, que l’ethnologue s’enrichissait sous le dos des Aka ou encore que ce groupe serait le maintien des Aka sous la servitude des Bantus. On peut dire tout ce que l’on veut, mais il y a un fait à retenir. De la même manière qu’on ne peut pas faire “une omelette sans casser d’œufs”, il serait surprenant que quelqu’un qui se donne à fond comme il fait depuis des années ne puisse récolter quelque chose en retour. Ce n’est que logique et ceux qui pensent le contraire sont soit jaloux soit… des “saints” qui ne comprennent rien à la vie. Pourtant, il existe des groupes de musique traditionnels dans chaque ethnie du Congo : chez les Bembés, les Vilis, les Mbochis, les Kongos ou les Tékés. A-t-on déjà parlé de servitude ou d’enrichissement illicite ? Jamais !

Toutes ces critiques oublient le plus important: l’immense travail de Sorel Eta et qui, d’une certaine façon, a permis à la culture Aka en général et à leur musique en particulier de sortir de la forêt, au propre comme au figuré. Qui connaissait ce peuple avant que le groupe n’existe? Qui savait que dans le vocable Pygmée se cachaient plusieurs peuples : Aka, Baka, Bambuti, Batwa, Babongo, Efé… ? Pas grand monde.

La préservation du patrimoine

“Dans sa vision, Ndima se propose de promouvoir et sauvegarder le patrimoine culturel des peuples autochtones Aka menacé de disparition, en mettant en valeur à travers des spectacles et rencontres diverses, les artistes d’origine Aka, leurs danses et chants polyphoniques yodle méconnus dans sa diversité et de favoriser par le biais de ceux-ci le rapprochement des peuples”. C’est en ces termes que Sorel Eta présente son groupe. Rapidement, l’on prend conscience que ce n’est pas uniquement de la musique dont il s’agit, c’est bien plus que ça. Il s’agit d’un travail de préservation d’un patrimoine qui, avec le temps et l’avancée de la civilisation, était appelé à disparaître. Il serait alors tout à fait stupide de focaliser les regards sur d’autres aspects sans importance, mais plutôt d’accompagner ce groupe comme il faut. Au-delà de la culture Aka, c’est tout le patrimoine Congolais qui est mis en valeur à travers le monde. C’est dans cette optique de promotion que Sorel Eta a créé, cette année, au cœur du marché intendance dans le 6e arrondissement de Brazzaville, le musée du patrimoine culturel des autochtones Aka. Dans un espace très réduit, les objets de la vie quotidienne qu’on appelle patrimoine matériel, des photographies qui illustrent la vie des Aka dans la forêt, de la documentation écrite, des fichiers audio et vidéo sont exposés au public. Une façon non seulement de mettre en valeur la culture Aka mais aussi de favoriser le dialogue entre les Bantus et les autochtones. Le chemin est encore long pour arriver dans une société Congolaise où les préjugés sur les “Pygmées” cesseront, mais le travail qu’effectue Sorel Eta à travers le groupe Ndima est déjà un pas important dans la bonne direction. Un exemple à suivre…