Plus de quarante ans après sa tragique disparition, la voix de Franklin raisonne toujours. Les thèmes abordés dans ses chansons sont toujours d’actualité. Ce qui fait de lui un immortel au même titre que ceux qu’il citait dans son morceau ‘Les immortels’.

Dans cette chanson, un de ses titres les plus connus, Franklin Boukaka prononce cette phrase simple :

“Tout homme doit mourir un jour, mais toutes les morts n’ont pas la même signification.”

En prononçant ces mots, l’artiste ne se doutait pas un seul instant que cette phrase allait être prémonitoire et que sa propre mort marquerait à jamais les mémoires. Une mort avec signification comme le disait si bien le vieux qu’il était mais considérait comme jeune. Telle une étoile filante, Franklin Boukaka est passé sans vraiment s’arrêter, laissant à la prospérité une œuvre riche et intemporelle. Les thèmes abordés dans ses chansons sont encore, hélas, d’actualité des décennies après son exécution1. Les balles ont tué un homme mais n’ont pas réussi à éteindre sa voix. Elle raisonne encore et fait de l’artiste un mythe. Un mythe longtemps mis aux oubliettes de l’histoire du Congo. L’homme avait une passion pour la liberté et la vie ! Celle-ci se retrouve dans la plupart de ses chansons. Quand il ne chante pas pour dénoncer la mal gouvernance ou les espoirs déchus des indépendances, il chante l’amour et les travers de la société.

“Artiste engagé, Franklin Boukaka a surtout gardé une conscience aiguë des problèmes de son pays, de l’Afrique, et du monde. Il a mis dans toutes ses interprétations, une intelligence et une sensibilité qui l’on fait comparer aux grands noms africains qui, avant lui, avaient situé le nouvel acte culturel qui devait être au centre du nouveau combat pour l’authenticité et le développement des valeurs africaines” ajoute Clément Ossinondé, journaliste et écrivain qui a côtoyé Franklin Boukaka dans la Commission Culturelle de la JMNR (Jeunesse du Mouvement National de la Révolution).

Le militant et le musicien

Né à Brazzaville le 10 octobre 1940, dix-sept jours avant le lancement du manifeste du général de Gaulle, Franklin débute sa carrière musicale en 1955 dans le groupe “Sexy Jazz”. Deux ans plus tard, il intègre un autre groupe, “Sympathic Jazz” avec lequel il a tourné au Cabinda et à Léopoldville2. Dans cette ville, en compagnie de Michel Boyibanda et Jean “Baguin” Mokuna, il forme l’orchestre Negro Band. Il ne reste que quelques mois dans ce groupe avant de rallier Jazz Africain avec plusieurs musiciens qui feront les beaux jours de la Rumba congolaise notamment Tabu Ley. En 1959, après la dislocation du groupe, il est de l’aventure Vox Africa avec la plupart des musiciens de son ancien groupe. La même année, il quitte Vox Africa et Kinshasa pour Cercul Jazz et Brazzaville. Des années plus tard, Franklin Boukaka monte Les Sanzas, un groupe simple avec trois joueurs de sanza. A ce niveau, il exploite très bien son talent avec de la Rumba, du Zébola ou du Jazz. Le monde s’ouvre à lui. Moscou, Berlin, Belgrade, Pékin, Paris, Madrid, Oulan-Bator ou Pyongyang. Partout, ses prestations sont très appréciées mais la plus marquante est sans nul doute celle de 1969 à l’occasion du Premier Festival culturel panafricain d’Alger. Des années plus tard, chaque fois que le nom de Franklin sera évoqué, la prestation d’Alger sera toujours mentionnée. Et l’album le plus marquant de sa carrière est “Le Bucheron”. Dans cet album enregistré en 1970 avec le concours de Manu Dibango, on retrouve des titres comme “Le Bucheron” et “les immortels” dans lesquels il peint la douleur et la misère du peuple, et retrace la mémoire des héros révolutionnaires à travers le monde.

Franklin Boukaka n’est pas uniquement un artiste, il est aussi un homme de convictions qui croyait dur comme fer à la révolution prolétarienne. A cet effet, il participe en 1962 à la création de l’UJC (Union de la Jeunesse Communiste). C’est de là que s’opère le changement dans sa carrière. Fini la rumba juste pour faire danser place à la musique engagée. Le contenu de ses textes change aussi. “Il avait maintenant une conscience très aigue des problèmes liés à la lutte de libération des peuples africains et congolais” se souvient Clément Ossinondé. Il milite aussi pour les droits des artistes-musiciens avec la création de la FNAMCO (Fédération nationale des artistes congolais) en 1963 et celle de l’U.M.C. (Union des Musiciens Congolais) en 1965. Arrêté lors du putsch manqué d’Ange Diawara, Franklin Boukaka est exécuté dans la nuit du 23 au 24 février 1972, le jour même où débute, au Cameroun, la 8e édition de la Coupe d’Afrique des Nations de football que le Congo remportera. Il avait 32 ans. Il avait encore des belles choses à offrir au monde tant son talent était immense. Sa disparition tragique propulse Franklin Boukaka au rang de héros africain.

Un véritable digne fils du continent dont la nouvelle génération, en manque de valeurs et fortement occidentalisée, devrait s’inspirer. Les questions qu’il soulève dans ses chansons parlent à une génération d’africains et il n’est donc pas étonnant que l’écho de la voix de ce panafricain convaincu soit venue jusqu’au XXIe siècle.

L’ inspirateur

Franklin, l'Insoumis

Pendant des années, une sorte de voile noir a recouvert le nom de Franklin Boukaka. Sa vie, sa personne et ses idées ont été mis sous silence comme si ceux qui l’avaient fait passer de vie à trépas avaient peur qu’il continue à chanter même mort. Seuls les passionnés de la musique et ceux qui avaient eu la chance de le côtoyer avaient encore son nom en tête. Quant aux autres, ils le connaissaient à travers ses titres. Malgré le silence qui entourait son nom, sa musique, curieusement, était toujours jouée et quelques-uns de ses titres ont été repris par un grand nombre d’artistes (Orquestra Aragon, les Mbamina ou les Biso Na Biso notamment. “Le Bûcheron”, “Les Immortels” ou “Ata ozali” traversent le temps et inspirent des nouvelles générations. “Cinquante ans après les indépendances, les questions abordées par Franklin Boukaka sont encore d’actualité. L’idée est de lui rendre hommage, d’aborder toutes ces questions et surtout de prendre une dimension continentale dans le projet. Faire intervenir des gens pas que du Congo. Franklin Boukaka, ce n’est pas que de la politique, il y a aussi de belles histoires d’amour, l’émancipation de la femme“. Ainsi s’exprime Marien Fauney Ngombé, l’initiateur de l’ouvrage collectif “Franklin, l’Insoumis“, paru cette année aux Editions La Doxa, et qui réunit quatorze auteurs africains. S’inspirant des chansons de l’artiste assassiné, ces auteurs ont produits des nouvelles, des essais, un poème et une lettre. Chaque auteur a revisité, à sa façon, les années post indépendances. Les espoirs nés du départ du colon étranger et les désillusions qui s’en suivirent. “Il a chanté sur ceux qui déchantaient” dixit Yvan Amar dans la “Danse des mots”. “Franklin Boukaka reste très présent dans l’inconscient collectif, il est parmi des auteurs qui se détachent un peu de leur art de base. Ce n’est plus qu’un simple artiste, chanteur et poète. Il est devenu dans l’inconscient collectif celui qui avait des idées, qui avait une vie en phase avec ses idées. Ce n’était pas un chantre des indépendances mais il accompagné activement les indépendances“, ajoute Marien Fauney Ngombé. Un bel hommage à cet immense artiste qui nous a quittés tôt à seulement 32 ans.

1. 44 ans précisément quand cet article a été écrit et publié
2. Lépoldville est l’actuelle Kinshasa